L’appel de Cthulhu… histoire d’une campagne 10 : La Clepsydre de Sainte Eustache

Attention : ce récit est un spoil complet de la mythique campagne sur Azathoth…
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Larry Cleth

Mercredi 2 juin 1927, 6h30.
Le bateau quitta Saint Augustine avec Bimini pour destination. Quatre cent cinquante kilomètres vers le sud, une centaine à l’est de Miami, et juste assez loin de la civilisation pour que je commence à me demander pourquoi toutes nos histoires finissaient toujours par nous conduire dans des endroits où la police mettait beaucoup trop de temps à arriver. Bimini était pourtant, à ce qu’on disait, un coin tranquille des Bahamas britanniques. Soleil, mer calme, palmiers et moins de vingt-quatre heures de traversée. Sur le papier, cela ressemblait presque à des vacances. J’aurais dû me méfier. ..

Elias Creepy, Larry Cleth et Joseph Theodor Gordon

Colin nous attribua une cabine chacun avant de nous servir un petit-déjeuner composé essentiellement de fruits. Je ne sais pas qui a décidé qu’une journée en mer devait commencer sainement, mais j’aurais volontiers échangé quelques bananes contre du café et des œufs. Elias et moi passâmes ensuite entre les mains de Colin pour apprendre les rudiments de la plongée. Joseph, lui, s’installa avec le livre d’Eibon et n’en bougea pratiquement plus de la journée. Pendant que nous apprenions à respirer sous l’eau sans mourir, le professeur préférait manifestement apprendre des choses susceptibles de nous tuer autrement. Colin se révéla patient, compétent et franchement sympathique. Ce qui, compte tenu des gens que nous avions fréquentés ces derniers mois, constituait presque une anomalie. Nous nous couchâmes tôt. Le lendemain matin, l’agitation sur le pont me réveilla avant même que j’aie pu décider si j’étais encore fatigué. L’épave avait été trouvée.

Epave du Rosario

Jeudi 3 juin 1927, 7 h 22. Colin était excité comme un gamin le matin de Noël et, quelques minutes plus tard, nous descendions vers l’épave. À seize mètres, le bateau apparut dans une eau incroyablement claire, immobile dans le bleu depuis des années. Colin partit vers la proue tandis que je m’approchais d’un trou dans la coque, rempli de coraux. Une énorme murène en surgit et me planta les dents dans la cuisse. J’aimerais écrire que j’ai gardé le calme admirable du journaliste habitué au danger. Ce serait excellent dans un article. Et parfaitement faux. Colin tua la saloperie d’un coup de harpon et nous remontâmes. C’est là qu’un requin blanc apparut. Parce qu’apparemment, la murène n’était que l’entrée. Depuis le bateau, Joseph sortit alors son pistolet crochet et tira dans l’eau. Personne ne s’attendait vraiment à ça, probablement pas même le requin. La détonation claqua jusque sous la surface et, pendant une seconde, tout le monde resta figé à regarder Joseph comme s’il venait de perdre définitivement la raison. Il avait raté sa cible, évidemment. Mais l’onde de choc suffit à faire déguerpir le requin. Personne ne songea à lui reprocher son manque de précision. Sur le pont, Elias examina ma cuisse. Rien de grave, mais assez pour mettre fin à ma carrière de plongeur après exactement une plongée. L’après midi, Joseph hérita donc d’une formation accélérée avant de descendre avec Colin et Elias.

Je restai sur le bateau, ce qui me permit, pour cette fois, d’assister à la catastrophe depuis une distance raisonnable. En explorant la poupe, Joseph passa à travers une planche au moment où toute la partie arrière de l’épave commençait à glisser vers le gouffre. Sa ligne de vie lui sauva probablement la vie. Pendant ce temps, Colin avait découvert deux énormes coffres dans la cale. On les ramènerait le lendemain.

Les 2 coffres du Rosario

Le soir, Colin nous parla de ses voyages et de sa sœur qu’il comptait rejoindre aux îles Andaman. Joseph, lui, n’écoutait presque plus. Depuis la découverte des coffres, quelque chose avait changé. Il y pensait trop souvent, comme s’il savait déjà qu’ils contenaient quelque chose que nous n’aurions pas dû trouver. Il finit même par dormir sur le pont pour surveiller que personne ne plonge pendant la nuit. Etrange.

Avec le professeur, j’avais appris à me méfier de deux choses : ce qu’il savait sans vouloir nous le dire et ce qu’il voulait absolument savoir. En le regardant monter la garde cette nuit là, je commençais à craindre que, cette fois, ce soit les deux.


Joseph Th. Gordon

Vendredi 4 juin 1927, 11 h 24. Les deux coffres furent enfin remontés par Colin et l’un des marins cubains. Le premier contenait deux cents lingots d’argent. Une fortune pour n’importe quel homme raisonnable. Colin, lui, avait espéré de l’or et accueillit les quelque dix mille dollars de sa découverte avec une déception presque indécente. Le second coffre retint davantage mon attention. Il contenait deux statuettes représentant Azathoth. Sous chacune figurait une inscription en latin. Je les traduisis pour les autres.

« À l’approche d’Azathoth » Puis : « Le trône se soulèvera »

Deux phrases qui, réunies, ressemblaient moins à une inscription qu’à un avertissement. Colin ne partageait manifestement pas mon intérêt. Il espérait au moins cinq fois la valeur de notre découverte et partit se consoler avec une bouteille. Je ne pensais pas à l’argent. Je cherchais autre chose. La clepsydre. J’étais désormais convaincu qu’elle se trouvait encore quelque part sous nos pieds. À 13 h 59, l’un des marins cubains se mit soudain à crier : « Luz ! Luz ! » Une lumière venait d’apparaître sous l’eau. Un reflet d’abord, puis quelque chose de plus net. Larry et Elias distinguèrent une structure immergée. Un amphithéâtre. Billy voulut aller voir. Je n’avais besoin d’aucun encouragement. Si la clepsydre n’était pas dans l’épave, elle pouvait être là. Larry accepta de m’accompagner. Elias, avec davantage de bon sens que nous deux, tenta de nous faire changer d’avis. Il finit pourtant par venir avec nous.

La descente se déroula sans difficulté. À trente mètres de profondeur, nous atteignîmes une arche monumentale fermée par une porte de pierre. Son encadrement était couvert de tentacules sculptés et la lumière que nous avions aperçue depuis la surface semblait provenir de la porte elle même. Je ne saurais expliquer pourquoi, mais je ressentis alors une certitude presque absolue. Nous étions arrivés là où nous devions être. La clepsydre était proche. Elias découvrit un mécanisme sur le côté gauche de l’arche. J’en trouvai un autre à droite. Nous échangeâmes un regard. Je savais qu’il désapprouvait toujours notre présence ici. J’aurais sans doute dû accorder davantage d’importance à son inquiétude. Nous appuyâmes simultanément.

La porte commença à se soulever.

Une onde jaillit soudain de l’ouverture. Elle me frappa avec une violence telle que mes pieds quittèrent les marches. Je cherchai instinctivement un appui, mais mes mains ne rencontrèrent que l’eau. Elias se retourna immédiatement. Je vis son bras se tendre vers moi et tentai d’attraper sa main. Nos doigts se touchèrent. Pendant une fraction de seconde, je crus qu’il m’avait saisi. Puis je lui échappai. Je tombai lourdement en arrière. Mon casque heurta une marche de pierre avec un bruit sourd que je ressentis davantage que je ne l’entendis. Quelque chose céda. L’eau entra. D’abord un filet glacé contre ma tempe. Puis davantage. Beaucoup davantage. Je portai les mains à mon casque par pur réflexe. Je cherchai la fissure sans parvenir à la trouver. L’eau montait déjà autour de mon visage. Je tentai de respirer lentement, de réfléchir, de me rappeler les instructions de Colin. Il devait exister quelque chose à faire. Une procédure. Un geste. N’importe quoi. Elias était devant moi. Il essayait de me relever. Larry arriva à son tour. Je voyais leurs mouvements, leurs mains sur mon équipement, mais tout semblait soudain terriblement lent. L’eau atteignit ma bouche. Je relevai la tête autant que possible pour conserver encore quelques secondes d’air. Toute pensée rationnelle disparut alors. Il n’y avait plus ni Azathoth, ni Baxter, ni clepsydre. Plus aucune question à résoudre.

Seulement cette certitude. J’allais mourir. Je ne voulais pas mourir.

J’essayai d’inspirer une dernière fois, mais il n’y avait déjà presque plus d’air. Je vis Elias devant moi. Son visage derrière la vitre. Il me tenait. Je voulus lui faire comprendre que j’étais encore conscient. Que je voulais remonter. Que je voulais vivre. L’eau recouvrit mes yeux. Je retins ma respiration aussi longtemps que je pus. Puis mon corps exigea de respirer. Je retins ma respiration aussi longtemps que je pus. Puis mon corps exigea de respirer. Elias me saisit et tenta de colmater la brèche de mon casque. Je voyais son visage derrière la vitre, son regard affolé. Il essayait encore. Il refusait de me laisser partir. Mes poumons me brûlaient. Trente mètres. La surface me parut soudain terriblement loin. Je pensai à Baxter, à la clepsydre, à tout ce qui nous avait conduits ici. Pourquoi avais je voulu la trouver à ce point ?

Ma poitrine se contracta. J’avalai de l’eau. Elias me serra plus fort et commença à me remonter. Je voulus lui dire que j’étais désolé. Puis mes pensées se brouillèrent. Larry. Elias. La clepsydre. J’étais allé trop loin.

Puis il n’y eut plus rien.


Elias Creepy

Mercredi 19 mai. 5h00.

Joseph était mort.

Je le savais avant même que nous atteignions la surface. Je continuai pourtant à le tenir contre moi pendant toute la remontée. À lui parler aussi, je crois. Larry et moi respections les paliers parce qu’il le fallait, parce que remonter trop vite aurait simplement ajouté deux cadavres au sien. Mais chaque seconde passée sous cette foutue eau me donnait l’impression de l’abandonner un peu plus. Sur le pont, j’essayai encore. Des gestes que je connaissais. Des gestes que j’avais pratiqués sur des hommes autrement plus abîmés que lui. Je cherchai un pouls. Je tentai de le ranimer. Encore une fois. Puis une autre. Rien.

Joseph était mort.

Et je me suis effondré. J’avais vu mourir des hommes. Beaucoup trop. La guerre m’avait appris à ranger les morts quelque part dans ma tête et à continuer. Mais pas lui. Je pleurai comme je n’avais plus pleuré depuis des années. Larry resta debout. Il tenait mieux que moi, du moins en apparence. Je le connaissais suffisamment pour savoir ce que cachait son silence. Nous plaçâmes Joseph dans un sac mortuaire et le descendîmes dans la cale. Je rassemblai ses affaires. Ses vêtements. Ses livres. Ses notes. Des objets auxquels je n’aurais accordé aucune importance quelques heures plus tôt et que je manipulais maintenant comme s’ils pouvaient encore lui servir. Le soir tomba lentement sur Bimini. Nous mangeâmes sans presque rien dire. Larry et moi bûmes quelques verres. Pas assez pour nous saouler. Juste assez pour essayer de rendre la soirée supportable. Ça ne marcha pas. Colin finit par nous demander ce qui s’était passé sous l’eau. Puis il posa la question que je ne voulais plus entendre.

Qu’est ce qu’il y avait derrière cette porte ?

Je n’en savais rien. Joseph était mort pour l’ouvrir et nous n’avions même pas regardé derrière. Nous fouillâmes ses affaires. C’est là que nous retrouvâmes les notes de Philip Baxter concernant la clepsydre de Sainte Eustache. Je les lus. Puis je les relus. Cet objet pouvait ramener les morts. J’aurais dû trouver ça absurde. Quelques mois plus tôt, j’aurais probablement ri au nez de celui qui m’aurait présenté une chose pareille. Mais quelques mois plus tôt, je n’avais pas vu ce que j’avais vu depuis. Et Joseph était dans la cale.

Samedi 5 juin 1927, 8 h 40. Larry et moi étions de nouveau sous l’eau. Je n’avais aucune envie de revoir cette porte. Encore moins de la franchir. La veille, j’avais essayé d’empêcher Joseph de descendre. Maintenant, c’était moi qui retournais exactement là où il était mort. Nous franchîmes l’arche. Des crabes et quelques pieuvres s’éloignèrent à notre approche. Presque rien ne poussait ici. La salle était immense, de forme trapézoïdale. Les murs étaient couverts de mosaïques représentant des hommes vêtus de costumes étranges. Des bandes de hiéroglyphes séparaient les personnages. Je ne suis pas professeur. Je n’aurais pas su dire ce que ces scènes racontaient. Mais j’avais vu assez de ruines et de cadavres pour reconnaître une catastrophe lorsqu’on m’en montrait une. Larry sortit son pistolet crochet. Au fond de la salle se trouvait un immense puits carré, entouré d’un muret dont le sommet était couvert d’obsidienne noire parfaitement polie. Lorsque nous nous en approchâmes, le courant devint plus fort.

Je regardai à l’intérieur. Pas de fond. Rien. Seulement du noir. Devant le puits se dressait une sorte de mécanisme. Une colonne de pierre polie surmontée d’un globe. Un levier de métal en sortait, aussi propre que s’il avait été installé la veille. Pas une trace de rouille. Une seconde tige terminée par une pierre précieuse entourait le globe. À la base, trois flèches métalliques pointaient vers des symboles gravés dans la pierre. Je posai la main sur le mécanisme. Des engrenages se mirent à grincer. Après tout ce temps sous l’eau, cette chose fonctionnait encore. Je repensai aux indications de Baxter et tirai le levier vers moi. Le sable se mit à monter. Et quelque chose entra dans ma tête.

Une île tropicale. Une végétation épaisse. Puis une immense caverne couverte de toiles d’araignées. Des corps humains y étaient suspendus, certains encore reconnaissables, d’autres déjà à moitié pourris. Quelque chose bougea. Une araignée gigantesque. Noire. Velue. Avec un visage qui ressemblait beaucoup trop à celui d’un homme. Ses petits yeux rouges se tournèrent vers moi. Puis tout disparut.

La vision d’Elias

Je revins brutalement à moi. Ma main était toujours sur le mécanisme. Larry ne bougeait plus. À son regard, je compris qu’il venait de voir quelque chose lui aussi. Je ne lui demandai pas quoi. J’abaissai le levier vers le puits. Le grincement des engrenages ralentit, puis s’éteignit. Un bourdonnement grave prit sa place. Je le sentais jusque dans mes os. Ce n’était pas seulement un bruit. Les murs eux mêmes semblaient vibrer. L’eau au dessus du puits changea. Elle devint parfaitement claire. Je regardai dans l’abysse. Mon regard descendit aussi loin qu’il le pouvait. Il n’y avait toujours pas de fond. Pas même l’impression d’une distance. Seulement une profondeur qui semblait continuer bien au delà de ce que cet endroit aurait dû permettre. Puis une lumière apparut tout en bas. Elle remontait. À contre courant. Je reculai d’un pas. Ce n’était pas quelque chose de vivant. C’était un objet. Une clepsydre fendue.

Elle monta lentement depuis le noir, entourée d’une faible lumière, comme si une main invisible la poussait vers nous. Elle atteignit le rebord du puits et s’immobilisa dans l’eau. Le sable à l’intérieur ne coulait pas. Il frémissait. Suspendu entre le haut et le bas. Entre deux secondes. Je la reconnus. La clepsydre de Sainte Eustache. Alors les mosaïques changèrent. Ou peut être était ce moi qui les voyais enfin correctement. Les silhouettes représentées sur les murs étaient prosternées autour d’une masse aveugle, entourée de spirales et d’étoiles mortes. Les hiéroglyphes qui les séparaient n’avaient toujours aucun sens. Sauf un. Un mot entra dans mon esprit comme une lame.

Azathoth.

Je regardai la clepsydre. Le bourdonnement continuait. Et je compris quelque chose que j’aurais préféré ne jamais comprendre. Cet endroit n’attendait pas une clé. Il n’attendait pas une prière. Il attendait qu’un imbécile fasse le bon geste. Et cet imbécile, c’était peut être moi. Je pris la clepsydre. Joseph était mort. À cet instant, c’était la seule chose qui comptait. Nous remontâmes avec la clepsydre. Colin nous attendait sur le pont. À peine avions nous retiré notre équipement qu’il voulut savoir ce qui s’était passé là dessous. Je lui racontai l’essentiel. La salle. Le puits. Le mécanisme. Je laissai de côté certaines choses. Les visions, notamment. Je n’avais aucune envie de les raconter et encore moins de les entendre sortir de ma propre bouche. Je lui montrai la clepsydre. Elle avait l’air presque dérisoire maintenant. Un vieil objet fendu que personne de raisonnable n’aurait associé à ce que nous venions de voir.

Mais Joseph était toujours mort.

À 10 h 48, Larry et moi descendîmes dans la cale avec Colin. Nous ouvrîmes le sac mortuaire. Je revis le visage de Joseph. Froid. Pâle. Immobile. Mort. Je posai la clepsydre près de lui. Pendant quelques secondes, rien ne se passa. Puis le sable bougea. Il ne descendait pas. Il remontait. Je regardai les grains s’élever dans la clepsydre et sentis mon estomac se nouer. Après ce que nous avions vu sous l’eau, j’aurais dû être préparé. Je ne l’étais pas. Je posai deux doigts sur le cou de Joseph. Rien. Puis sa peau changea lentement de couleur. Je retirai ma main. Je la reposai aussitôt sur lui. Il était moins froid. Impossible. J’attendis. Sa température continuait à monter. Puis je sentis quelque chose sous mes doigts. Un battement. Faible. Un autre. Je connaissais la mort. Je l’avais suffisamment côtoyée pour ne pas me tromper. Joseph était mort depuis presque une journée. Aucun homme ne revient de ça. Et pourtant son cœur battait. Je regardai Larry. Je ne trouvai rien à lui dire.

Alors Joseph ouvrit les yeux. Je crois que, pendant une seconde, j’eus plus peur de le voir vivant que je n’avais eu peur de le voir mort.


Joseph T. Gordon

Jeudi 20 mai. 8h00.

J’ouvris les yeux. Je savais que j’étais mort. Ce ne fut pas une conclusion. Je n’eus pas besoin qu’Elias me l’explique. Je me souvenais de l’eau entrant dans mon casque, de la brûlure dans mes poumons, puis de cette dernière pensée avant que tout disparaisse. Mais il y avait eu quelque chose après. Ma famille. Je les avais vus. Je ne saurais dire où nous étions. Cela n’avait aucune importance. Elles étaient là. Toutes les deux. Je les avais retrouvés avec une évidence que je n’avais jamais éprouvée de mon vivant. Et puis elles avaient disparu. Moi, j’étais revenu.

Elias me regardait comme s’il hésitait encore entre me prendre dans ses bras et vérifier que je n’étais pas une abomination sortie de ce sac. Larry ne disait rien. Colin semblait avoir oublié comment parler. Je demandai simplement qu’on m’habille. Ils m’aidèrent à rejoindre ma cabine. Mon corps fonctionnait, mais il ne me semblait pas encore tout à fait m’appartenir. Elias finit par prononcer les mots qu’il devait probablement retenir depuis mon réveil.

J’étais revenu d’entre les morts. Je lui répondis que je le savais. La clepsydre avait donc réellement ce pouvoir. Baxter avait raison. Elle pouvait ramener les morts. Ils me racontèrent ce qui s’était passé après ma chute. La remontée. Mon corps dans la cale. Les notes de Baxter. Leur retour sous l’eau. La découverte de la clepsydre. Je les écoutai, mais une seule pensée occupait réellement mon esprit. Ma famille existait encore quelque part. Je les avais vus.

Je leur expliquai que je devais trouver Azathoth. Jusqu’alors, j’avais cherché à comprendre ce nom, ce qu’il représentait et pourquoi il revenait sans cesse dans nos recherches. Tout cela me paraissait désormais secondaire. S’il existait une puissance capable de me rendre ma famille, je la trouverais. Je ne parvins pas à retenir mes larmes en le disant.

Colin était abasourdi. Pour lui, notre découverte représentait aussi l’aboutissement des recherches de son père. Il répétait que celui ci aurait été heureux de savoir qu’elles avaient conduit à un artefact capable de rendre la vie aux morts. Il finit par mettre Billy dans la confidence. Les marins cubains, en revanche, ne devaient rien savoir. Colin craignait leurs réactions. Magie noire, vaudou ou Dieu savait quoi. Je restai dans la cale pour le reste du voyage.

Dimanche 6 juin 1927, 11 h 42. Nous arrivâmes à Saint Augustine. Colin libéra les marins après leur avoir versé leur solde. Larry et Elias descendirent alors me chercher. Je les entendis m’appeler. Je ne répondis pas. J’étais allongé dans le sac mortuaire. Lorsqu’ils me trouvèrent, je vis immédiatement l’effroi sur leurs visages. Je leur expliquai que je voulais seulement retourner là bas. Voir ma famille. La mort me les avait rendus. La vie me les avait repris. Je m’étais remis dans le sac parce que je voulais être prêt. Le silence qui suivit me fit comprendre qu’ils ne trouvaient pas cela aussi logique que moi.

Des bruits éclatèrent soudain à l’extérieur. Des voix. De l’agitation. Colin et Billy venaient d’être arrêtés. Larry et Elias se cachèrent pour éviter d’être vus. Nous attendîmes. Elias finit par nous raconter ce qu’il avait vu dans la salle sous marine. Cette île tropicale, cette caverne remplie de toiles et de cadavres, cette gigantesque araignée au visage presque humain. Larry raconta à son tour sa propre vision : des montagnes enneigées, une vallée, un palais bouddhiste immense, le ciel qui passe du jaune au vert et quelque chose qui traverse les nuages, une masse en feu qui s’écrase dans la vallée.

La vision de Larry

Je les écoutai attentivement. Autrefois, j’aurais cherché à interpréter leurs récits. À les confronter aux textes. À établir des correspondances. Je n’en avais plus envie. Je voulais voir le père Jorge. L’attente devint rapidement insupportable. Quelque chose, sur ce bateau, me pesait. Une sensation difficile à définir, comme si l’air lui même refusait ma présence. Je me levai et courus. Je traversai les quais aussi vite que mon corps nouvellement rendu à la vie me le permettait. Plus je m’éloignais du bateau, mieux je me sentais. Lorsque les autres me demandèrent pourquoi j’avais couru ainsi, je leur donnai la seule explication que je pouvais formuler. Le bateau était mauvais. Je ne savais pas encore ce que cela signifiait.

Mais depuis ma mort, certaines choses n’avaient plus besoin d’être comprises pour être vraies.


Larry Cleth

12 h 27. Joseph décida d’aller voir le père Jorge. Elias et moi avions un programme plus réjouissant : passer au commissariat pour comprendre pourquoi Colin et Billy s’étaient fait arrêter. Mais avant cela, nous retournâmes à l’hôtel. Un message nous y attendait. Esmeralda l’avait déposé le matin même. Le père Jorge était mort. Assassiné la nuit juste avant notre départ pour Bimini. Elle avait vu la scène du crime et quittait Saint Augustine parce qu’elle avait peur. La police avait arrêté Colin et Billy, mais selon elle, ils n’avaient rien à voir avec le meurtre.

Lettre d’Esmeralda

Voilà qui résumait assez bien notre retour en ville. Nous étions partis quelques jours, nous revenions avec un professeur ressuscité, deux hommes arrêtés et un prêtre assassiné. Saint Augustine nous avait manqué. Pendant ce temps, Joseph était arrivé à l’église. Il y rencontra un autre prêtre qui lui confirma la nouvelle. Le père Jorge avait été tué et, d’après plusieurs témoins, Colin et Billy étaient les coupables. Lorsque Joseph revint à l’hôtel, nous nous retrouvâmes tous les trois et comparâmes ce que nous avions appris. Les témoignages accusaient Colin et Billy. Esmeralda affirmait exactement le contraire et avait pris suffisamment peur pour quitter la ville. Je sais reconnaître une histoire qui sent mauvais. Celle-là empestait. À 13 h 15, nous commandâmes une calèche. Direction la ferme aux alligators, au sud de Saint Augustine. Une bonne heure de trajet.

Quelques jours en mer. Un requin, une épave, Joseph mort puis revenu parmi nous. J’aurais pu croire que Saint Augustine nous laisserait souffler. Le père Jorge avait été assassiné. Colin et Billy étaient en prison. Esmeralda avait fui. Je commençais à comprendre la règle. Nous pouvions partir aussi loin que nous voulions, les ennuis nous retrouveraient toujours. Et désormais, même la mort ne suffisait plus pour nous laisser tranquilles.


La mer prit un ami que le temps nous rendit,
Sous Bimini, l’abîme à nos pas répondit.
Nous revînmes à terre en espérant la paix,
Mais la mort nous suivait et ne nous quittait jamais.


L’aventure continue… du moins, si notre santé mentale tient encore le coup… et à bientôt !

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Sources des images et photos (sauf mention) : Chaosium et Editions Sans-Détour

Une réflexion sur “L’appel de Cthulhu… histoire d’une campagne 10 : La Clepsydre de Sainte Eustache

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