Le Festival International des Jeux est en cours à Cannes. Peu importe le jour, peu importe l’heure, les tables sont pleines, les voix se croisent, les dés roulent, les cartes claquent. Et cette année, je n’y suis pas. A contrecœur.
C’est un fait. Pas de badge autour du cou. Pas de marche rapide entre deux tables. Pas de « campement » vers un jeu bondé de monde. Pas de discussions improvisées à la sortie d’un stand pour décréter, avec l’assurance du moment, que “celui-là, c’est sûr, c’est le futur As d’Or” ou au contraire “encore une daube de jeu de cartes avec des chiffres dessus… beurk”.

Mais mes ami.e.s y sont. Ma famille y est. Les messages tombent, les photos arrivent, les impressions fusent. Une table prise d’assaut. Un jeu prometteur. Un fou rire sur un moment ludique. À travers eux, je vis les parties « presque » en direct. Je reçois les sensations brutes, les verdicts, les petits détails qui ne figureront jamais dans un communiqué officiel. Finalement, le festival circule par fragments jusqu’à moi, comme une partie racontée le soir autour d’un verre.
Alors oui, une petite pointe d’amertume reste présente. Le FIJ, c’est une version condensée de ma passion. Une accélération. Une intensité. Je m’y sens à ma place. Ne pas y être, c’est accepter un léger décalage. Ou ne pas l’accepter et pondre un article sur le blog, ce qui revient presque au même. C’est patienter aussi, prendre son mal en patience, laisser passer la vague sans être dedans.
Et pourtant, cette distance a quelque chose de cohérent avec ma façon de voir le jeu. Je préfère comprendre avant d’applaudir. Digérer avant de sacrer. L’emballement collectif est grisant, mais il brouille parfois le jugement. Rester en retrait oblige à réfléchir, à mettre les choses en perspective, à défendre une ligne plutôt qu’une excitation passagère.
Le palmarès des As d’Or en est un bon exemple. Très heureux de voir un jury assumer un cap. Voir Flip 7 (si vous l’avez, jetez le, c’est le mal absolu) repartir sans récompense majeure relève d’un certain courage. Bravo. Consacrer ce type de jeu aurait validé une mécanique recyclée à l’infini, une déclinaison supplémentaire du stop ou encore version chiffres et cartes, « consommable rapide » destiné à disparaître sitôt ouvert. À force d’encourager ces copies confortables, le risque est réel d’installer une forme de paresse créative. Le paysage ludique mérite mieux qu’une succession de clones interchangeables.

À l’inverse, distinguer Civolution envoie un signal fort. Ambition, densité, exigence. Un jeu qui ne cherche pas à s’excuser d’être expert. Ok, je n’y ai jamais joué mais je me suis bien renseigné. Déjà, c’est du Feld, ça veut déjà dire beaucoup. Un jeu qui assume sa profondeur. On se souvient encore du débat suscité par The Crew à son époque et le malaise que cela avait provoqué. Le contraste est frappant. Le cap paraît aujourd’hui plus clair, plus cohérent, presque rassurant. Bon d’accord, la catégorie « initié » est apparue entre temps, permettant d’étaler un peu plus la classification des jeux, comme si on devait forcément se mettre dans une étiquette de joueurs : t’es plutôt initié ou expert ? non désolé, moi je suis familial. Ah… désolé pour toi.
Ne pas être à Cannes permet peut-être de lire ces choix avec plus de calme. Moins de fièvre. Moins d’effet de groupe. Plus de constance dans l’analyse. Evidemment, j’écris tout ça pour me rassurer, passer le temps… mais dans le fond j’aurais voulu être sur place. Le destin en a décidé autrement.

En finalité, le FIJ n’est pas qu’un lieu. C’est une accumulation de moments. Des regards qui se croisent au-dessus d’un plateau. Une règle expliquée trop vite et on y comprend rien (toute ressemblance…). Un pote qui a plus soif que d’envie de jouer (hop, rdv au Byron). Une tension silencieuse avant de révéler une carte. Un ptit creux. Le jeu, ce n’est pas seulement un objet primé, c’est une histoire vécue ensemble. Cette année, ces histoires me parviennent par messages interposés. Je ne foule pas les allées, mais je partage les anecdotes, les enthousiasmes, les quelques débats ou encore le choix des restaurants (et oui, c’est important aussi).
Alors non, je ne suis pas à Cannes. Mais je ne suis pas complètement absent non plus. Et au fond, si le jeu reste une affaire de moments partagés, je suis encore dans la partie. Merci !
Et à bientôt.
Daniel aka Bob
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