Attention : ce récit est un spoil complet de la mythique campagne sur Azathoth…
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Joseph T. Gordon
Le mardi 18 mai 1927, 15h30.
Une question, simple en apparence, s’imposa à mon esprit avec une netteté presque indécente au regard de la situation. Sylvia Englund était-elle en danger ? L’hypothèse, à elle seule, suffisait à réduire au silence toute prudence académique. Les trois investigateurs quittèrent les lieux sans délai et, pour une fois, lourdement armés. Je pris le cheval, par nécessité plus que par compétence. Larry Cleth et Elias Creepy progressèrent à pied, avec cette endurance que la peur rend parfois plus efficace que l’entraînement. 16h50. Nous eûmes enfin le ranch en vue. Deux silhouettes nous y attendaient déjà, et je choisis aussitôt de les nommer silhouettes, parce qu’aucun terme humain n’aurait dû convenir à ce que mes yeux perçurent. Une se tenait devant le ranch, comme un gardien posé là avec une patience monstrueuse. Une autre se trouvait à l’arrière, en posture de vigie, immobile et pourtant traversé d’une tension animale. Larry les reconnut instantanément. Les mêmes qu’à la tour anti-incendie. Les mêmes que sur les photographies de l’observatoire montrées la veille par Dimitri Passelov.

Les créatures venues de l’espace. Un bref instant, une pensée d’une absurdité presque comique me traversa. Peut-on abattre une chose pareille avec une simple arme à feu. Elles volaient. Elles étaient impossibles. Et malgré nous, malgré l’urgence, la santé mentale en prit un coup, comme si l’esprit refusait d’admettre que ces formes aient le droit d’exister dans un monde régi par des lois cohérentes.
Nous élaborâmes un plan. Je passerais à cheval devant le ranch en tirant sur celle de l’avant pour l’attirer et détourner l’attention. Larry et Elias contourneraient l’écurie et remonteraient par le flanc de la montagne. Tout aurait pu fonctionner. Tout aurait dû fonctionner. Mais le monde ne récompense pas toujours les intentions. Larry fit du bruit. Rien de dramatique, en soi, un faux pas, une branche brisée, un frottement de tissu contre la pierre. Pourtant cela suffit. La créature de l’arrière pivota vers eux, comme un mécanisme programmé. Le premier échange de tirs fut sec, nerveux, d’une brutalité presque mécanique. Les coups claquèrent, se répétèrent, et à chaque détonation je me surpris à attendre une réaction que la biologie humaine aurait dû produire. Finalement, après plusieurs impacts, l’entité s’affaissa et s’immobilisa. Morte. Le mot lui-même semblait impropre, mais je n’en trouvai pas d’autre. Elle avait riposté avec un appareil rappelant un pistolet terminé par un crochet, et la décharge qui en jaillit n’avait rien de comparable à une balle. C’était un rayon d’énergie, une onde de choc lumineuse, qui brûlait l’air et déchirait la matière. Bonté divine. Nous ne fûmes pas touchés directement, mais un éclat de pierre projeté par l’impact frappa Larry au front, ouvrant une plaie nette, presque chirurgicale.

Pendant ce temps, j’avançai au trot, puis au galop, et tirai sur la créature de l’avant. Je la manquai. Ma médiocrité de tireur s’avéra soudain un problème d’une gravité tragique. Elle répliqua et l’un de ces éclats d’énergie pulvérisa un arbre proche, l’éventrant comme du bois pourri. La poursuite commença alors dans la forêt. Et contre toute attente, moi, Joseph Gordon, professeur d’université et cavalier hésitant, me retrouvai lancé au galop avec une forme de panache involontaire. La peur, parfois, corrige les maladresses. Je parvins à distancer la créature, profitai d’un couvert, dissimulai le cheval et me tapis dans un silence total. Elle poursuivit sa route, persuadée de me traquer encore. Lorsqu’elle fut assez loin, je repartis vers le ranch, le cœur battant à s’en rompre. C’est à ce moment que trois autres silhouettes surgirent du ranch et s’envolèrent, rapides et parfaitement coordonnés. Le quatrième, celui qui m’avait pourchassé, les rejoignit dans le ciel. Ils prirent aussitôt la direction de l’observatoire.
17h20. Lorsque je pénétrai dans la maison, je trouvai Sylvia allongée au sol. Une bave épaisse s’échappait de sa bouche, ses yeux étaient clos, son visage livide. Inconsciente. Larry et Elias arrivèrent peu après. Elias prodigua les premiers soins avec une urgence méthodique. Rien n’indiquait une blessure apparente. Tout suggérait une intoxication, une sédation, un agent chimique ou quelque chose d’encore moins explicable. Une drogue. Ou pire. Avec Elias, je sortis inspecter le corps de la créature abattue. Je m’emparai de son arme, ce pistolet crochet aux lignes lisses, trop propres, trop précises, comme si le temps glissait sur lui. Mes connaissances du Mythe, fragmentaires et pourtant déjà trop lourdes, m’amenèrent à une conclusion immédiate. C’était une arme Mi-Go. Une technologie étrangère à la Terre.

Sylvia, laissée sous la surveillance de Larry, eut un bref réveil. Elle le reconnut, murmura quelque chose d’incompréhensible, puis s’évanouit à nouveau. Nous hésitâmes. Partir, l’emporter, courir après les Mi-Go, retourner à l’observatoire, tout cela s’imposait, mais Sylvia ne pouvait pas être laissée seule, et son état ne permettait aucun déplacement brutal. Nous décidâmes de rester. La maison fut barricadée autant que possible. Une garde fut organisée, presque comme si nous pouvions raisonnablement tenir un siège contre des créatures du vide. J’étudiais l’arme. Lentement. Patience de chercheur, tremblement d’homme. Le mécanisme semblait répondre à une logique subtile. Mes notions de mécanique, combinées à ce que mes lectures occultes avaient déjà empoisonné dans mon esprit, me permirent d’en comprendre quelques principes. Je ne les aimais pas. Leur simplicité était trop parfaite. Nous mangeâmes. Des légumes, trouvés dans la maison. Larry cuisina. Le résultat fut, disons-le sans détour, détestable. Mais c’était chaud. Nourrissant. Presque réconfortant, de la plus misérable manière.

19h45. Sylvia demeurait inconsciente. Elias prit un tour de garde. Je tentai de dormir. Larry resta auprès d’elle. Et c’est là que le rêve vint, avec la précision d’une vision et la froideur d’un souvenir emprunté. Des collines rocailleuses dressées à l’horizon. L’observatoire, posé sur l’une d’elles comme un œil aveugle tourné vers l’infini. Une caverne plongée dans l’obscurité. Et au centre, sur une pierre, une forme verdâtre de la taille d’un pamplemousse, irrégulière, comme une chose mal née. Sa matière évoquait l’ambre ou le plastique, mais sa couleur oscillait d’une manière dérangeante, comme si la lumière se reflétait sur une flaque d’huile. Je me réveillai en sursaut, le souffle court, avec une certitude terrible. Ce n’était pas un simple rêve. C’était un appel. Encore.
Une question s’imposait, tranchante, sans retour
Sylvia court elle un danger, au seuil de la nuit
Deux Mi-Go devant le ranch, hideux, sans détour
Et l’abîme en moi grandit, lucide et maudit
Larry Cleth
Mardi 18 mai. 21h30.
Je reprends la garde. La maison sent le bois humide, la soupe ratée et la peur froide, celle qui colle aux murs comme une suie. Elias s’enfonce dans un fauteuil, le regard perdu, comme s’il attendait que le monde redevienne normal par simple fatigue. Dehors, la nuit s’est installée sur le Montana avec une assurance tranquille, et cela rend tout le reste plus obscène.
23h30. Joseph prend la relève. Il n’a pas dormi depuis son rêve, et cela se voit. Il parle peu, garde ce visage de professeur qui refuse l’irrationnel tout en étant déjà contaminé par lui. Il sort marcher dans l’obscurité, son fusil à la main, comme si les arbres pouvaient lui rendre une réponse. Moi, je m’effondre enfin sur une chaise, le dos en feu, les paupières lourdes. J’essaie de ne pas penser aux Mi-Go, à leurs armes, à leur façon de regarder les hommes comme des tiroirs à ouvrir. Et c’est là que le rêve me prend. Pas un rêve ordinaire. Une scène imposée, nette, trop précise, comme une photographie développée dans un bain malsain.

Il fait nuit. L’air est glacé. Un silence de mort règne, épais comme de la laine. Je suis dans une forêt de pins, et la neige recouvre les troncs immenses, blanchissant même les ombres. Devant moi se tient un Indien albinos, immobile, la peau claire sous les étoiles. Il ne me regarde pas vraiment. Il attend. Le ciel étoilé s’obscurcit peu à peu jusqu’à n’être plus que ténèbres. Un léger bourdonnement arrive alors, d’abord fragile, puis plus sûr, comme si quelque chose s’accordait à la réalité. Un halo lumineux apparaît dans l’obscurité du ciel. Il s’étend lentement. Trop lentement. Le ciel prend une couleur jaunâtre, malade, comme une vieille plaque de verre sur laquelle on aurait soufflé une fièvre. L’Indien lève les bras, et je l’entends psalmodier un langage impossible, une suite de sons qui n’a pas été conçue pour une bouche humaine. Le bourdonnement devient sourd. Le sol tremble. La lumière du halo se fait huileuse, malsaine, et sa teinte jaune glisse vers un vert profond aux reflets métalliques, comme si le ciel avait décidé de se transformer en matière. Mes cheveux se dressent. J’entends les battements de mon cœur, trop forts, trop proches. La psalmodie continue. Un sifflement monte, grandit, envahit tout. Et soudain, mes battements cessent. Tout redevient silence. Je reste figé. L’Indien aussi. Incapables de bouger, incapables même de paniquer. Prisonniers d’un arrêt total, comme si le monde avait appuyé sur une pause cosmique.
Je me réveille à 3h00 en sursaut, trempé de sueur, la gorge sèche, les doigts crispés. La nuit est toujours là. La maison aussi. Mais je sais que quelque chose a traversé mon sommeil. Quelque chose qui ne se contente pas d’observer.

Vers 2h30, Elias et moi avions changé de garde, mais il n’en reste qu’un souvenir confus, noyé dans cette saleté de rêve. À 3h30, du bruit dehors. Elias panique et appelle. Joseph revient. Sylvia bouge. Moi, je saute dehors comme si l’air nocturne pouvait éteindre ce que j’ai vu.
Deux coyotes. Rien que deux coyotes. Deux ombres basses, rapides, qui filent dans la pénombre. Et pourtant tout le monde tire. Des coups partent dans la nuit, secs, absurdes. Personne ne touche rien. Ouf. Plus de peur que de mal. Sauf que la peur, elle, reste. Elle se moque des coyotes. Elle ne venait pas d’eux.
Je raconte mon rêve, la voix encore sale, comme si les mots eux mêmes avaient été contaminés par ce halo verdâtre. Sylvia est sur le porche. Elle s’est réveillée. Elle tremble. Elle est faible. Son regard est celui de quelqu’un qui a été violé sans une seule trace sur la peau. Elle dit qu’ils ont fouillé dans sa tête. Pas comme des hommes fouillent une pièce. Comme on ouvre un tiroir et qu’on trie ce qu’on veut garder.
Elle affirme qu’ils savent pour les Sasquatchs. Qu’ils vont partir là-bas chercher la pierre verte. Et elle veut partir aussi, tout de suite, malgré son état, malgré tout. Une urgence fébrile, pas héroïque, plutôt une certitude qu’attendre reviendrait à mourir autrement. On lui fait avaler un peu de bouillon. Elle mange comme une enfant malade, lentement, en retenant sa propre nausée. Elle s’habille. Personne ne discute longtemps. Dans ce genre de nuit, les débats n’existent pas. On part à cheval. Deux chevaux seulement pour quatre personnes. Alors on monte à deux. Dans le noir du Montana, serrés, armés, épuisés, et déjà rattrapés par l’idée que le pire n’est pas derrière nous, mais qu’il nous attend là où la forêt devient plus ancienne, plus dense, plus étrangère.
La nuit mâche nos espoirs sous son froid infini
Un halo ronge le ciel d’un vert lourd de silence
L’Indien psalmodie bas, l’âme enchaînée, banni
Et mon cœur s’est arrêté, prisonnier de l’absence
Elias Creepy
Mercredi 19 mai. 5h00.
Le froid me mordait les doigts à travers les gants, ce froid sec qui remonte le long des os et rappelle les marches de nuit dans les pires coins d’Europe. Sauf qu’ici, ce n’était pas la guerre. Pas officiellement. Les chevaux soufflaient une vapeur blanche, lourde, et Sylvia parlait sans s’arrêter, comme si les mots pouvaient la maintenir debout. Moi, j’écoutais, parce que c’était mon métier, et parce que dans ce genre d’affaire, chaque détail devient une aiguille dans la peau.
Elle nous raconta les créatures des montagnes. Les sasquatchs. La pierre verte, tombée près de leur grotte comme une étoile malade. Elle décrivit un sacrifice. Pas un sacrifice humain, non, autre chose, un des leurs qui serait entré avec la pierre pour la cacher, et qui n’en serait jamais ressorti. Un choix définitif. Puis les cailloux posés devant l’entrée, comme un avertissement pour les hommes, comme un mur fait de patience et de peur. Elle disait que ces créatures étaient pacifistes. Qu’elles ne cherchaient pas la violence. Mais qu’elles étaient redoutables si quelqu’un venait les attaquer. Je connaissais ce genre de phrase. Les gens l’emploient pour dire qu’ils ont déjà vu ce que cela fait quand la paix se brise.

6h00. Arrivés sur place.
Et là, mon estomac a fait ce qu’il fait toujours quand la réalité s’ouvre comme une plaie. Trois cadavres de sasquatchs gisaient dans la neige. Les trois adultes. Leur masse était trop grande pour que cela ressemble à une simple chasse. On aurait dit des statues renversées, défigurées par un massacre rapide. Sylvia devint hystérique. Son cri brisa le silence comme une salve. Je voulus la calmer, je ne trouvai rien de propre à dire. Il n’y a pas de morphine contre ce qu’elle regardait.
Joseph réussit enfin à faire fonctionner le pistolet crochet. L’objet vibra dans sa main comme une chose vivante, et son visage changea. Pas de joie. Une sorte de confiance froide, dangereuse. Le genre de confiance qui fait avancer trop vite. Il se sentait prêt à attaquer. Moi, je n’aimais pas ça. J’avais vu trop d’hommes mourir parce qu’ils confondaient la décision avec la maîtrise.
Nous nous dirigeâmes vers la grotte cachée. Et nous vîmes le combat. Deux Mi-Go face aux quatre sasquatchs restants, les enfants. Le mot enfants me brûle encore la langue. Ils se jetaient dans la mêlée avec une fureur de fin du monde, trop petits pour gagner, trop vivants pour fuir.
Le combat s’engagea. Les balles claquèrent. Les ombres volèrent. Les cris résonnèrent. Larry abattit un sasquatch par erreur. Une seconde de trop, un angle mauvais, une silhouette qui se confond. Je le vis se figer juste après, et je compris que cela lui resterait. Puis, comme si la culpabilité lui avait donné une précision nouvelle, il tua un Mi-Go d’une seule balle. Un tir net. Critique. Un miracle de journaliste au bon moment. Il s’était rattrapé. Mais pas vraiment. Rien ne rattrape ce genre de faute.

Les deux Mi-Go guerriers finirent morts. Gentiment mais dangereusement, comme dirait Larry pour se donner du courage. Les quatre sasquatchs aussi. Le terrain autour d’eux se teinta et se creusa, comme si la montagne elle-même avalait le spectacle avec un dégoût muet. Je me retrouvai face à un Mi-Go. Tout près. Trop près. Il leva son pistolet crochet sur moi, et je vis l’éclair d’énergie se préparer, cette onde invisible qui n’avait rien d’humain. J’ai esquivé. Par miracle. Mon corps bougea avant mon cerveau, réflexe de soldat, instinct de survivant. J’ai senti l’air brûler à côté de moi. Une fraction de seconde de plus et je ne serais plus qu’une marque sur un rocher. Et puis, l’ouvrier Mi-Go sortit de la grotte. Il s’envola avec le scientifique. Et le scientifique tenait la pierre verte. Ils disparaissaient déjà au-dessus des arbres. On tirait comme des malades, mais en vain.
Deux sasquatchs étaient encore vivants. Deux seulement. Je courus vers eux. Ce fut mon moment à moi. Infirmier. Pas détective. Je m’agenouillai dans la neige, je bandai, je pressai, je cherchais des signes vitaux avec des gestes qui ne tremblaient pas, parce qu’ils ne devaient pas trembler. Sylvia reprit espoir en voyant que tout n’était pas fini. Un espoir maigre, mais réel.
Joseph entra dans la grotte. Je n’aimais pas ça, mais il y entra quand même. Il tira avec le crochet. Et il y eut un cri. Un cri si glaçant qu’il n’aurait pas dû pouvoir exister. Pas un son. Une déchirure dans le cerveau. Une vibration qui donne envie de vomir son âme. Je le vis vaciller. Je sentis moi-même la santé mentale se fendre comme une glace trop fine. Joseph vit une ombre transparente venir vers lui. Il tira à nouveau. Le cri revint, plus proche, plus personnel. Puis quelque chose le happa. Une force qui lui drainait la vie, qui buvait sa chaleur, qui aspirait ce qu’il avait derrière les yeux. Il s’évanouit. Je me précipitai. Je le saisis. Je touchai cette force. Et elle se transféra sur moi. Voilà le truc avec les mauvais choix. Ils se font sans fanfare. Juste un contact. La sensation fut immédiate. Une main froide autour du cœur. Une absence qui cherche à entrer. Je résistai. Dieu sait comment. Je serrai les dents. J’ai tenu parce que j’ai déjà tenu, là-bas, dans les tranchées, quand le monde voulait vous casser en deux. J’ai senti mon sang se ralentir. Mes mains devenir lourdes. Et puis, avec une violence sèche, j’ai arraché mon bras et je suis tombé en arrière, libre, haletant, vivant. Pas sans mal. Pas sans perdre une partie de moi. Je fuis dehors. Je laissai l’arme crochet dans la grotte. Perdue. La créature avait reculé. Encore une chance inouïe pour moi. Passé près de la mort deux fois dans la même matinée. Je commence à manquer de crédit auprès du destin.

8h30. Nous étions prêts à partir. Deux brancards improvisés, et les deux sasquatchs survivants dessus. On reprit la route vers l’observatoire. Je regardai les arbres, les rochers, les lignes de crête. Je m’attendais presque à voir les Mi-Go revenir pour finir le travail. Ils ne revinrent pas. Ce qui n’était pas forcément rassurant.
9h30. Dimitri nous accueillit. Il semblait trop calme, comme un homme qui a toujours su que cela arriverait. On mangea. On se reposa. On dormit. La fatigue nous a pris comme un coup de massue. Réveil vers 18h30. Et Dimitri parla. Il raconta la vérité. L’Académie du mardi soir. Des érudits. Des hommes qui étudiaient l’occulte comme d’autres étudient les étoiles, cherchant les grands anciens avec une curiosité de laboratoire. Il parla d’un némésis venu d’une constellation lointaine, d’un puits de science, de connaissance ultime, d’une promesse qui rend fou rien qu’en la formulant. Il parla de la graine du némésis, qui avait voyagé jusqu’à la Terre. Il parla de l’observatoire construit dans le Montana pour observer son arrivée, parce que Dimitri et Vassily savaient qu’elle tomberait ici. Ils l’avaient lu dans un livre occulte. Ils parlaient de l’arrivée des Mi-Go comme d’une observation depuis la lune. Quand il termina, je restai silencieux. Je compris une chose très simple. Le monde n’était pas plus vaste que ce que j’avais cru. Il était plus profond.
Trois géants dans la neige, abattus sans prière
La pierre verte a grondé dans le souffle des bois
J’ai frôlé deux fois la mort, son haleine est légère
Et le Mythe a pris nos noms pour en faire sa loi
Joseph T. Gordon
Jeudi 20 mai. 8h00.
Sylvia prit mon cheval et repartit vers son ranch avec les deux sasquatchs survivants. Je la regardai s’éloigner sans parvenir à déterminer si c’était un acte de courage ou simplement la fuite la plus saine qu’un esprit humain puisse encore envisager. Elle disparaissait entre les pins comme une dernière trace d’humanité ordinaire, celle qui se préoccupe de ramener des blessés, de faire ce qui doit être fait, sans se demander si le monde est encore réel.
Nous, nous restâmes avec l’autre réalité. Celle des ombres, des livres interdits et de la pierre verte. Nous récupérâmes cinq bâtons de dynamite. Nous nous équipâmes en silence, avec la lenteur des condamnés qui s’offrent l’illusion d’être méthodiques. Vassily et Dimitri nous accompagnèrent. Je n’aimais pas l’idée, mais je savais que nous n’avions plus le luxe d’aimer ou de ne pas aimer.
Sur le chemin, nous vîmes le père fantôme. Il nous observait. Je dis père fantôme, parce qu’aucun autre terme ne s’est imposé. Il était là, entre deux troncs, comme une silhouette qui n’aurait jamais dû appartenir au présent. À peine l’eûmes-nous vu qu’il se cacha derrière un arbre. Et il disparut. Pas comme un homme qui se déplace, mais comme une image qui cesse d’être projetée. Je ne sais pas si Larry l’a vu comme moi. Je sais simplement que mon estomac s’est noué, et que j’ai pensé, avec une absurdité froidement rationnelle, que les morts aussi semblaient vouloir assister à ce qui allait arriver.

9h00. Arrivée à la grotte. Elias enterra les deux sasquatchs enfants avec les Russes. Je les regardai faire. Les gestes d’un infirmier, même reconverti en détective, ont quelque chose d’inflexible et de digne. Creuser. Poser les corps. Recouvrir. Ce n’était pas une cérémonie. C’était une réparation impossible, la seule qui restait.
Je m’approchai ensuite de la grotte. Larry aussi. Nous avançâmes avec précaution. Nous jetâmes des torches. La pénombre avalait la lumière comme une bouche lente. Nous récupérâmes le pistolet crochet. Je ne le pris pas en main tout de suite. Je le regardai, et j’eus l’impression qu’il me regardait en retour, non pas par intelligence, mais par mémoire de sa fonction.
Nous progressâmes en jetant des torches, pas à pas, sans parler, comme si la parole pouvait déclencher quelque chose. Puis nous arrivâmes dans une salle. Une lueur verdâtre y flottait, comme une radiation. Une présence. Une sensation de mal être immédiate, organique, qui ne se contentait pas d’effrayer, mais qui altérait. Je sentis mon corps se contracter, comme face à une fièvre.
Il n’y avait plus de trace de la force spectrale de la veille. Dimitri suggéra que cela pouvait être une créature sacrifiée, maintenue là pour protéger la pierre, et que maintenant que la pierre n’était plus là, elle avait pu se dissiper. Je l’écoutais, mais sa voix me parvenait de loin. Une partie de moi, quelque part dans mon crâne, avait déjà commencé à reculer.
Le socle qui portait la graine était encore là. Et je compris que ce socle agissait sur nous. Pas seulement sur nos nerfs. Sur ce qui tient l’esprit assemblé. Alors la vision vint. Pas une image. Une absence d’image. Un noir si total qu’il semblait avoir une texture. Et au centre de ce noir, quelque chose qui n’était pas une forme, mais une idée de forme, si vaste qu’elle écrasait la pensée. Je vis Azathoth dans le noir. Je ne sais pas comment mon cerveau a pu produire cela sans mourir. Je sais seulement que pendant un instant, j’ai compris que l’univers n’était pas fait pour être compris. Et je l’entendis. Pas avec mes oreilles. Avec ce point intime derrière le front où naissent les cauchemars.

« Dans le noir sans bords, dans le sommeil du monde, Sa faim respire. Écoutez le tambour sans mains, le rythme sans cœur, la pulsation de l’absence. Les étoiles se taisent une à une, non par pudeur, mais parce qu’elles comprennent. Nous ne prions pas. Nous nous effaçons. Nous devenons l’ombre d’une pensée qui n’a jamais été la nôtre. Car Il vient. Il a toujours été là. Azathoth, vaste et aveugle, noyau du hurlement, ventre du chaos. Que nos noms soient dissous, que nos mémoires s’éteignent, que nos os apprennent la musique impossible. Que les portes de la raison se fendent comme verre trop froid. Que les yeux qui voient se ferment, et que ceux qui rêvent se mettent à saigner des constellations. Nous chantons pour l’innommable, nous pleurons pour l’inévitable, nous rions pour l’absolu. Qu’il avance sans marcher, qu’il règne sans comprendre, qu’il dévore sans vouloir. Que le monde cède, que la chair s’incline, que le temps déraille. Et quand les flûtes sans souffle commenceront, quand le ciel oubliera sa forme, alors seulement, alors enfin nous serons dignes de ne plus exister ».
Après cela, je perdis la boule. Je ne trouve pas d’autre expression acceptable. Un homme qui se prétend rationnel aime croire qu’il peut décrire ses propres ruptures avec précision. C’est faux. Il y a juste un craquement. Et puis, une chute intérieure. Je crus voir Daisy. Ma femme morte. Pas une illusion vague, pas une silhouette, non. Daisy. Là, devant moi, comme si quelqu’un avait ouvert une porte et l’avait laissée passer. Mon cœur se mit à battre comme si je revenais d’un long coma. Je divaguais. J’étais convaincu qu’Azathoth me l’avait rendue. Qu’elle était revenue. Que j’avais payé quelque chose, sans le savoir, et que le prix était accepté. Larry ne comprenait rien. Je le vois encore, ce mélange de stupeur et de peur dans ses yeux, cette incapacité à suivre l’horreur quand elle devient intime. J’explosai en pleurs. De vrais pleurs, humiliants, incontrôlables, des pleurs d’enfant et de veuf. Et d’un coup, je repris mes esprits. Pas complètement, mais assez pour comprendre que Daisy n’était pas là. Qu’elle ne reviendrait jamais. Qu’il s’agissait d’un délire. Qu’un coin de mon cerveau avait tenté de sauver ce qu’il pouvait sauver en inventant un miracle.
Dimitri et Vassily comprirent, eux. Ils n’avaient pas besoin d’explication. Ils savaient que j’avais vu le némésis. Et que j’en connaissais désormais le nom. Azathoth.
Les Russes entrèrent dans la grotte. Je sortis la dynamite et je voulus faire exploser l’endroit. Ce n’était pas une stratégie. C’était un réflexe. Effacer. Fermer. Détruire la porte avant qu’elle ne s’ouvre davantage. Dimitri et Vassily ressortirent. La lueur verte avait disparu. Comme si le lieu avait cessé de respirer. Je retournai pourtant dans la grotte. À la recherche de Daisy. Alors même que je savais qu’elle n’était pas là. C’est ça, la folie. Ce n’est pas croire à une chose impossible. C’est savoir qu’elle est impossible et y aller quand même. Dimitri me rattrapa. Il me parla doucement. Il me rappela l’horreur que j’avais vue. Que personne ne pourrait supporter cela. Il ne disait pas ces mots pour m’apaiser. Il les disait comme on énonce une loi physique. Et, bizarrement, cela me calma.

12h00. Nous rentrâmes à l’observatoire. Nous mangeâmes sans goût. Je m’enfermai dans une chambre et je lus frénétiquement le Livre d’Eibon, cherchant le nom d’Azathoth. En vain. Ce mot n’y était pas. Ou il y était autrement. Ou il s’effaçait de ma mémoire à mesure que je le traçais sur le papier. Je ne savais plus. Je ne savais plus rien.
Dimitri nous raconta son histoire. Sa fuite de Russie. Ses recherches trop poussées, trop profondes, dans un domaine interdit. Le journal de Raspoutine, resté là-bas, et qui lui avait ouvert les yeux sur le némésis. C’était de ce livre que tout était parti. Un livre, encore. Toujours un livre. Comme si les mots étaient des portes et que certains hommes étaient nés pour les ouvrir.
Vendredi 21 mai 1927. Départ pour Garrison. Au revoir à Sylvia en chemin. On lui a sauvé la vie. Est-ce qu’elle nous a aussi à sa manière sauvé la nôtre ? Long voyage de retour. Arrivée à Providence le mercredi 26 mai à 11h00. Je notai les dates comme on plante des clous. Pour s’assurer que le temps existe encore. Et à Providence, nous lûmes dans le journal qu’un observatoire astronomique dans le Montana avait été retrouvé complètement détruit le 22 mai. Apparemment explosé à la dynamite. Un survivant. Un mort. Qui d’entre Dimitri ou Vassily ? C’était étrange. Parce que la tour anti incendie avait elle aussi été détruite la veille. Pas par dynamite. Sans explication. Et le ranger était mort sur place. Deux destructions. Deux morts. Deux absences de logique.

Je regardai ces lignes imprimées et je compris que le Montana n’était pas seulement un lieu. C’était un point de contact. Et que même en étant à Providence, même en feignant d’être revenus au monde civilisé, nous étions encore dans son rayon.

J’ai cru voir Daisy sourire au bord de la nuit
Le Mythe a pris mon esprit, l’a tordu sans mesure
Dans la grotte un nom s’est dit, vaste, aveugle, maudit
Et mon âme a vacillé sous l’invisible blessure
L’aventure continue… du moins, si notre santé mentale tient encore le coup… et à bientôt !
Vous voulez connaître la suite ? C’est par ici ! Bientôt…
Sources des images et photos (sauf mention) : Chaosium et Editions Sans-Détour

Je suis à nouveau épuisé en relisant ce récit. Quel beau chapitre!
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